La ménagère de Bab ElOued

Publié par O. Larbi le 01-07-2014, 18h06 | 46

Qu’elle vienne du marché de Bab El Oued, de la Casbah proche, du Climat de France depuis que le marché de Triollet a disparu à la suite des inondations tragiques de 2001 ou de Bologhine, de la place des Martyrs, la ménagère est matinale.

«  Pour moi, ce n’est pas une promenade. Je sais ce qui manque pour mes repas du jour et du lendemain. A l’entrée du marché couvert, je rends le salut aux détaillants qui m’adressent leur bonjour. On peut même se permettre un trait d’esprit pour marquer les limites de la familiarité de bon aloi, et signifier que l’on est du quartier.

Donc respect. En vérité, c’est une façon de connivence, car tout le monde se connaît : Bab El Oued, a une histoire à part dans Alger. Il y a de la gravité dans l’autodérision et de l’ironie dans les choses les plus sérieuses. C’est comme ça».

Dame Saïda n’aime qu’on l’interpelle par des «hadja» tonnants ; elle qui n’a pas encore fait le pèlerinage renvoie le héraut à ses cageots et à ses cassettes qui renferment le fruit du travail des pauvres gens. Silence alentour.

Puis la réplique fuse : «  Si je n’étais pas le moins cher du marché tu ne me répondrais pas ces insanités ! Viens acheter du melon, c’est 40DA le kilo. Trouve moins cher et je te l’offre ! »
Dame Saïda dédaigne cette proposition et passe son chemin, altière, le sourire aux lèvres.

A Bab El Oued, les marchands de fruits dressent leurs étals autour du bâtiment couvert embaumant l’espace : les senteurs parfumées des cantalous, melons, pommes, poires, abricots, prunes, bananes flottent dans l’air et couvrent celles des poissons « frais » mais exposés au soleil de juillet.

«  Dès que je pénètre sous les voutes du marché, mon cerveau fonctionne comme un scanner, mes yeux comme des lasers : Hier, la pomme de terre était à 40DA, certains la vendent à 80DA, en prétendant qu’elle a poussé dans le sable. La courgette est à 60 ou 70DA.Les carottes de cette année ne sont pas belles, presque blanches et ternes, elles peinent à trouver acheteur même à 40 DA. Ne me parlez des navets, ils ne m’ont jamais intéressés, ni dans ma cuisine, ni dans la vie.

Les tomates bien rouges, fermes, elles viennent d’Adrar sont brillantes à 70 DA, tandis que les poivrons doux et forts vert sombre  font saliver les mateurs de tchouktchouka,» professe-t-elle. Elle pense au plat de résistance qui vient après la chorba : «En plus des pommes de terre, les haricots verts et les flageolets, au moins une fois dans la semaine ; un peu de viande pour donner du goût et tu rentres chez toi avant 10 heures.

Les haricots, Ils sont à 120DA quand ils sont verts et à 100DA pour les rouges. Je n’achète pas de viande tous les jours, je me contente d’un morceau de bœuf à 700DA le kilo et du mouton à 1200DA ; ce n’est pas du premier choix, mais le boucher sait choisir. Parfois, il me demande d’attendre, de revenir après qu’il ait servi des clients ; c’est pour mieux me servir. Un salut fraternel et de solidarité en quelque sorte. »

Que font toutes les Saïda d’Alger quand elles retrouvent leur foyer ? Elles préparent les mets qui resteront des saveurs pour toute la vie.

La vie est-elle chère à Bab El Oued : « Cela dépend, mais j’y suis chez moi, parmi les miens. »