La France a fait preuve d'attentisme et d'«un manque d'anticipation»dans sa politique à l'endroit de l'Afrique, notamment dans la gestion des crises qui surviennent sur le continent, en privilégiant une action militaire plutôt qu'une réponse politique, selon un projet de rapport dont l'APS a obtenu une copie.
La politique africaine de la France «réagit plus qu'elle n'anticipe», a estimé le projet de rapport, rédigé par Philippe Baumel, issu du Parti socialiste, qualifiant de «paradoxale» la politique africaine de la France, qui a montré une «incapacité» dans l'anticipation des crises qui surviennent en Afrique francophone.
«Cela semble une surprenante faiblesse compte tenu de sa connaissance (la France) particulièrement fine des réalités de terrain», lit-on dans le document de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale. Il souligne notamment que «les crises qui ont surgi étaient écrites, des signes avant-coureurs les avaient les unes et les autres annoncées.»
Des crises mal négociées
Le document de plus de 200 pages, met particulièrement en lumière l'échec de la gestion française des conflits dans certains pays africains. Il cite notamment, la crise au Mali, et qui «n'est que la énième récurrence d'épisodes antérieurs que la communauté internationale avait tenté tant bien que mal de résoudre.»
«Les éléments de la crise qui décompose en ce moment la République centrafricaine sont également installés depuis longtemps, et il en a été de même en Côte d'Ivoire, comme auparavant sur de précédents théâtres de crise», explique le même texte, prévenant qu»'il en sera peut-être de même demain ailleurs.» Dans ce contexte, le rapport rappelle qu'un bon nombre d'analystes et d'observateurs ont depuis longtemps étudié les effets directs du non-développement de régions entières sur la montée de l'insécurité, l'aggravation des tensions traditionnelles du fait de la modification de certains facteurs, qui «auraient dû alerter les décideurs et les inviter à réviser des politiques inefficaces».
Il a déploré que «leurs travaux sont restés à peu près lettres mortes», estimant qu'«il en résulte un certain sentiment d'inutilité à voir leurs connaissances non utilisées, quand bien même la finalité de leurs travaux, financés sur fonds publics, n'est le plus souvent pas immédiatement opérationnelle.»
L'action politique éclipsée par une surreprésentation militaire
Ce manque d'anticipation s'est illustré notamment par une faible action politique, trop souvent éclipsée par une présence militaire qui a pris le dessus sur l'engagement politique.
Ainsi, le rapport évoque l'étonnement de certains observateurs qui se demandent «si le ministère français de la Défense n'a pas pris une trop grande place dans la politique africaine».
Selon les analyses de Jeune Afrique, cités dans le rapport, «pour beaucoup de chefs d'Etat d'Afrique de l'Ouest, le ministre de la Défense est devenu l’interlocuteur français numéro 1, d’autant plus aisément que la sécurité est la priorité de la sous-région.»
De fait, comme le souligne entre autres observateurs attentifs, il y aurait aujourd'hui une surreprésentation des militaires dans la prise de décision sur les questions africaines, qui ont pris «une place laissée vacante par les diplomates du Quai d’Orsay ou même de l’Elysée.»
L’état-major particulier du président de la République occupe aussi un espace «sans cesse» croissant et beaucoup de décisions sont prises par des acteurs hors la sphère diplomatique, ajoute le texte.
Le rapport a expliqué cette surreprésentation par «l’évolution de la sociologie interne au Quai, et au fait que les compétences traditionnelles que le ministère avait sur l'Afrique francophone ont peu à peu été remplacées par d’autres, tenues par des diplomates qui n’ont pas la même fibre.»
Les interventions militaires successives n’apportent pas par elles-mêmes d’apaisement durable, encore moins de paix définitive.
Ensuite, sur la longue durée, les pressions internationales pour arracher les accords de paix ont accouché de solutions fragiles. Sans l’adhésion de la «base», qu’elle soit partisane, ethnique, religieuse ou autre, les accords obtenus par la communauté internationale avec des acteurs réticents à les signer ou les respecter, risquent fortement d’achopper au moment de leur ratification, alerte le document.
«Cette situation n’est pas soutenable durablement, tant en termes politiques que militaires, tant en termes budgétaires que d’image de notre pays, même si la France est la seule à pouvoir agir sur le continent comme elle le fait. Elle l’est d’autant moins aussi, que malgré tous les efforts, par exemple concernant la reconstruction de la République centrafricaine où tout reste à faire, les résultats ne sont pas au rendez-vous», reconnaît la projet de rapport.